Il y a des marques qui cherchent à séduire. Vetements cherche à déstabiliser. Depuis sa première présentation en 2014, chaque collection est une mise en scène de ce que la mode fait — et de ce qu'elle devrait peut-être arrêter de faire.

Géorgie, Anvers, Paris : la formation d'un regard

Demna Gvasalia naît en 1981 en Géorgie soviétique. La guerre civile de 1991 force sa famille à fuir — une expérience de déracinement qui marquera durablement son rapport aux vêtements comme signes d'identité et d'appartenance. Il émigre en Allemagne, découvre la culture occidentale tardivement, puis rejoint l'Académie royale des Beaux-Arts d'Anvers — la même institution qui a formé Ann Demeulemeester et les Six d'Anvers. Il travaille ensuite chez Maison Margiela, puis chez Louis Vuitton sous Marc Jacobs.

En 2014, avec son frère Guram, il fonde Vetements — le mot français pour "vêtements", choisi précisément pour son caractère générique, presque bureaucratique. Un nom qui dit : ce n'est que des vêtements. Regardez ce qu'on en fait quand même.

Le t-shirt DHL : une leçon de sémiotique à 300 dollars

La saison printemps-été 2016 place Vetements sur la carte mondiale de la mode avec un objet improbable : un t-shirt reprenant l'identité visuelle de DHL, le livreur express. Prix de vente : 295 dollars. La presse parle de provocation, d'arnaque, de génie. Demna explique simplement que DHL était une réalité constante de sa vie — les colis de la famille exilée, les envois entre continents. Il a obtenu la permission de la marque en échange de 20 t-shirts pour les employés.

L'objet devient viral bien avant que le mot soit utilisé en mode. Il illustre parfaitement la méthode Vetements : prendre un objet sans prestige, le décontextualiser, lui appliquer le traitement luxe, et observer ce que ça révèle sur nos rapports à la valeur et au désir.

« La mode devrait refléter comment les gens vivent vraiment, pas comment ils rêvent de vivre. » — Demna Gvasalia

L'oversize comme position politique

Au-delà du t-shirt DHL, la signature formelle de Vetements est l'oversize radical. Des proportions délibérément déréglées — manches qui tombent sur les mains, épaules décalées, longueurs asymétriques — qui perturbent le rapport habituel du vêtement au corps. Ce n'est pas de l'oversize paresseux : c'est une déconstruction des conventions de taille et d'ajustement qui sous-tendent toute l'industrie du prêt-à-porter.

Kanye West, Travis Scott, Celine Dion, Gigi Hadid — les célébrités qui adoptent Vetements ne choisissent pas une marque de statut traditionnel. Elles signalent quelque chose de différent : une complicité avec l'ironie, une capacité à habiter le vêtement comme commentaire plutôt que comme costume.

Après Demna : Guram seul

En 2019, Demna quitte Vetements pour se concentrer sur Balenciaga, où il est directeur artistique depuis 2015. Guram prend la direction créative de la marque en 2021. La question qui se pose alors : Vetements peut-il survivre à son cerveau fondateur ?

La réponse, en cours depuis quelques années, est nuancée. La marque continue de produire des collections qui maintiennent l'esprit — logomania critique, proportions déréglées, ironie assumée. Mais le choc de reconnaissance que provoquaient les premières collections s'est atténué, moins parce que la marque a changé que parce que le monde de la mode a fini par s'approprier ce qu'elle proposait.

C'est peut-être la mesure ultime de l'impact de Vetements : avoir rendu ses propres idées mainstream.

Vetements est disponible sur vetements.com et dans une sélection de retailers internationaux.

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